Ody Saban Surréaliste et Outsider

De même que regarder fixement le feu donne naissance à mille et une rêverie, les œuvres d'Ody Saban enflamment le pouvoir de notre imagination. Elles créent une sensation de plaisir brûlant. Elles ont cette qualité hypnotique que procure au regard qui s'y absorbe le rougeoyant cœur en fusion du volcan, ce pouvoir de faire inexorablement resurgir en nous le désir réprimé du papillon de nuit d'étreindre les flammes. De chaudes couleurs se répandent, débordant d'images fantastiques, érotiques, des jets d'encre noire se bousculent et caracolent à travers nos sens. Au milieu de ces rivières de feu liquide des femmes se transforment en oiseaux, des oiseaux en amants, les amants se pénètrent réciproquement et deviennent un Androgyne, dont l'énergie élémentaire demeure au plus profond de notre être. Voir les dessins et les peintures d'Ody Saban pour la première fois est étonnant. Plus rapidement que dans les rêves la dialectique du masculin et du féminin renvoient à la combustion explosive du feu et de l'oxygène. S'il vous est arrivé de penser que vous aviez "tout vu", que plus rien ne pouvait vous toucher, qu'aucune surprise stupéfiante n'était désormais possible, que peinture et dessin n'avaient plus qu'à sombrer dans le minimalisme misérabiliste, et le post-minimalisme, parce que c'est la seule place à occuper, qu'il n'y a rien de "nouveau sous le soleil", alors vous devez voir le travail d'Ody Saban. Il vous convaincra qu'il reste d'immenses territoires inconnus à explorer, des rêves inouïs à rêver, de nouveaux mondes à mettre au jour, que de glorieuses et chaleureuses possibilités commencent juste à se déployer à nos milliers d'yeux nouvellement éclos. Une des toutes premières peintres du mouvement surréaliste d'aujourd'hui, Ody Saban est née en 1953 à Istanbul, en Turquie, dans une famille juive séfarade. Sa mère d'origine espagnole se remaria avec un musulman lorsqu'Ody avait sept ans. C'est son beau-père peintre, musicien et poète qui initia Ody à l'art. A l'âge de seize ans Ody décida de partir pour Israël où elle vécut de 1969 à 1977 dans un kibboutz de l’extrème-gauche marxiste. Puis en 1977, elle s'installa à Paris où eut lieu sa première exposition. Elle a milité durant plusieurs années dans le mouvement féministe radical français ainsi que dans le mouvement international des squatters d'action directe. Elle rejoignit le groupe surréaliste de Paris en 1990 et fut l'une des plus actives et expressives porte-parole du surréalisme depuis. Son travail a été montré dans de nombreuses expositions d'art surréaliste et d’art brut, dans le monde entier. En 1998, au cours d'un séjour d'un mois aux États-Unis, elle visita Chicago et prit part aux activités du groupe surréaliste, qui lui organisa une exposition réussie à l'atelier de Carlos Cortez. Récemment son travail fut présenté dans la revue Raw Vision. Ody Saban est un poète de la peinture autant que des mots et de la vie. Par nature elle travaille en état de transe — état qui comme nous le savons par les écrits de Mary Anne Atwood, l'auteur du classique Suggestive Inquiry into the Hermetic Mystery (1850), a de fortes affinités avec la recherche alchimiste. L'état de transe, selon Atwood, nous permet de « rendre à l'esprit son universalité perdue et... d'apercevoir reflété dans le brillant miroir de notre propre intelligence la pure Vérité". Je vois en Ody Saban une réincarnation de Maria l'Alchimiste, ou du moins une descendante en ligne directe. Maria Hebrea de l'Égypte hellénistiqueque, que nous connaissons principalement par les œuvres de Zosime le Panopolitan, inventa les bases de notre système chimique, et la physique moderne a brodé sur son importante théorie qui veut que toutes les substances de la nature soient une à l'origine. Maria pressait les vrais disciples d'Hermès de "Combiner ensemble le masculin et le féminin et vous trouverez ce que vous cherchez. Ne craignez pas la connaissance même si l'oeuvre brûle" — paroles qui pourraient servir de devise à l'oeuvre d'Ody Saban. Le soufre et le mercure, le volatil et le subtil, les précipités du désir exalté— brillent comme un charbon incandescent à travers toute son oeuvre, illuminant une procession ininterrompue de messagers sauvagement androgynes : fantômes du passé, transgresseurs du présent, visiteurs du futur. Chacun d'eux caresse les centres nerveux les plus profonds de notre sexualité, et nous rappelle que l'Androgyne est un des plus anciens mythes, renouvelé par le surréalisme, qui y voyait un des plus puissants symboles de la réconciliation créative des antinomies qui laissent à l'ordinaire l'humanité si désastreusement divisée. Ody Saban se décrit elle-même comme surréaliste et outsider. "Les surréalistes sont les vrais outsiders", dit elle, "parce qu'ils savent qu'ils sont en marge et pourquoi ils le sont." Les vrais chercheurs de l'Or du Temps trouveront toujours le chemin. La liberté inaliénable de l'imagination et du désir sont toujours à la marge!

Penelope Rosemont

( dans Race Traitor, Surrealism in the USA , summer 2001, number 13-14, USA) (Traduction de Geneviève Adda)