Les Marches de la création

Le parcours d'Ody Saban se déroule sur un véritable terrain d'aventures : sa vie jalonnée d'évènements déterminants, elle l'amène à la rencontre d'univers fondamentalement différents, habites par des cultures a priori antagonistes, au service de causes inhérentes aux conceptions ethniques, aux croyances religieuses et à la situation géographique de ces pays où elle vit le temps d'y ressentir adhésions et rejets dans le cheminement chaotique de ses itinéraires.

Elle est en même temps partout chez elle, dans toutes les approches de l'existence, tous les conditionnements sociaux par lesquels elle se sait encadrée et farouchement étrangère à toutes les habitudes, refusant les conformismes, qu'ils se manifestent à découvert, en habits de lumière ou tapis dans l'ombre des consciences. Elle se sent munie de tous les passeports et n'en finit pourtant pas de s'interroger sur son identité véritable.

Cette quête qu'elle entreprend des l'âge de déraison, échappant précocement aux conditionnements familiaux qui l'oppressent, la conduit en des compagnies étranges, en perpétuelle situation d'exotisme par rapport à un lieu abstrait mis en place expériences après expériences, avec toujours cette recherche paradoxale d'un dépaysement nécessaire comme l’air qu'elle respire à cette habitante d'un monde dont les cloisonnements insupportables la rassurent seulement le temps d'en éprouver les limites castratrices.

Ody Saban a besoin de l'éclatement des choses, à partir de constructions finies qu'elle entreprend sans cesse de dynamiter pour y trouver le souffle vital indispensable à la création. Elle est l’illustration même, dans sa démarche et ses comportements, de cette mission subversive de l’ art, faute de quoi il reste réduit à une occupation ludique, gratifiante certes sur le plan du plaisir mais sans prise sur le vivant et sans signification profonde de sa conception.

Partout où elle passe, de squats en art cloche, d'Amériques en Turquie elle apporte cette force de percussion destructrice qui prend les convenances à bras le corps pour les secouer jusqu'à leur faire perdre leur sens premier et les faire douter d'elles-mêmes. L'énergie qu'elle déploie dans ces combats sans merci envahit l’espace et le recouvre d'un champ magnétique qui capture l'attention, la retenant prisonnier jusqu'à l'oubli des principes inculques par des années de servitude passive.

Ici, il s'agit de création. Elle peut parfois prendre l'aspect inoffensif de broderies pour dames désœuvrées, l’apparence aimable de jeux enfantins, pour mieux piéger le regard et l’encourager à accoster sur des rives où d'autres révélations l'attendent. Mais le plus souvent, l’écriture touche à la violence, pour une revendication nourrie de cris et de pleurs rageurs, d'imprécations sonores comme des roulements de tambours accompagnant la charge. La peinture d'Ody Saban est un acte guerrier, qui tend à abolir les privilèges de castes, les dominations sexuelles, les discriminations raciales. Sans discours, sans demonstrandum théoriques ni justifications philosophiques. Juste cette ardeur férocement déterminée ; une manière de poser des évidences restant à intégrer dans l’esprit mis à mal des innocentes proies de machinations médiatiques sempiternelles.

A travers les périodes de cette épopée, la même densité habite le travail de cette authentique créatrice. La présence d'une personnalité d'exception lancée à l’assaut des positions escarpées d'où peut s'apercevoir l'importance relative des conventions sociales et de tout cet arsenal du bien-penser qui bouche souvent plus l'entendement qu’il ne le développe.

Quand on a vu les œuvres d'Ody Saban au long de sa croisade on ne doute plus qu'il s'agisse pour elle d'une conduite révolutionnaire l'amenant à exprimer des vérités enfouies et à les placer en parallèles des autoroutes où circulent les idées reçues. Et pour avoir gain de cause, que l’on choisisse sa vision du monde abandonnant la fausse sécurité proposée par les systèmes en place, elle ne refuse pas de parer ses propositions de toutes les séductions possibles. On peut parler d'esthétisme dans la mesure où, au-delà de cette détermination à détruire, elle se tient tout en émoi, tout en amour, à la poursuite de la beauté.

C'est ainsi que l'on passe progressivement par des oeuvres un peu rugueuses, brutales même des premières années, jusqu'à cet enchantement de couleurs émerveillées qui pare les amoureux enlaces et donne à l'erotisme le plus tangible les apparences des enluminures des contes des mille et une nuits.

On découvre chez Ody Saban, dans cet univers de sa majorité créatrice, une joie lumineuse habillée de riches étoffes, amoureusement tissées; une plénitude de l'être qui donne à rêver et justifie une vie en bataille, toujours en équilibre sur le fil têtu qui mène aux plus fabuleux accomplissements. Alors, dans ce présent habite de tourments sublimes, le poids des victoires chèrement acquises fait pencher la balance vers la certitude tranquille d'un aboutissement toujours à venir.

Gerard Sendrey

Conservateur du Musée de la Création Franche