ODY SABAN
kabbaliste profane

S'il y a un artiste qui mérite l'adjectif « singulier » c'est
bien Ody Saban. Sa peinture ne ressemble à rien de ce qu'on peut voir dans
les galeries ou les musées. Née à Istanbul dans une famille juive
sépharade, vivant depuis plusieurs années à Paris - après un séjour en
Israël et une longue visite à New York - c'est un esprit nomade et
cosmopolite, toujours ouvert à des nouvelles expériences, des nouvelles
cultures, de nouvelles découvertes.
Quelque part à mi-chemin entre le surréalisme et l'art brut, ses
aquarelles sont un conte de fées inquiétant, une délicieuse célébration
d'Eros, dans une transparence qui fait penser à des vitraux. Quant à ses
livres d'artistes en exemplaires uniques, ils ont la force et la subtilité
des anciens grimoires magiques, la luminosité de certaines enluminures
médiévales. Son univers imaginaire n'est pas loin de celui des Mille et
Une Nuits : des histoires dans les histoires, dans une boucle sans fin.
Comme le dit si bien l'historien et critique d'art Michel Lequenne, on
trouve dans ses toiles « les couleurs pures du sang, de l'eau, du ciel,
de la végétation luxuriante, du sable et des corps mêlés...célébrant l'
harmonie retrouvée... dans la victoire érotique de la Grande Déesse ».
L'inspiration surréaliste subversive de son oeuvre s'exprime par l'amour
fou, l'insolence du désir, la fusion brûlante des corps. Sa poésie
baroque remplit chaque coin du dessin ou tableau avec des fabuleuses grappes
de créatures étranges et multiformes. Rien n'est plus étranger à son âme
que toute espèce d'étroitesse religieuse, ethnique ou nationale. Son art
est ludiquement humain, érotiquement universel, poétiquement sexuel, et
ne connaît pas de frontières.
On sait que les kabbalistes ont développé, au cours des siècles, l'art
mystique de la combinaison des lettres. En attribuant à chaque lettre un
chiffre, ils ont trouvé les affinités occultes entre mots chargés du même
nombre, et ils ont utilisé cette connaissance secrète pour des opérations
magiques de « kabbala pratique ».
Ody Saban est héritière de cette tradition. Mais elle est allé plus loin
que les kabbalistes. Sans craindre l'hérésie, elle a ajouté une nouvelle
lettre à l'alphabet sacré de la langue hébraïque. Partant du postulat que
la langue nous a été donnée par les dieux pour que nous en faisions un usage
érotique, elle nous propose la lettre KOUS, terme qui désigne dans l'
argot arabe et hébreu - pour une fois unifiés - le sexe de la femme.
Comme un idéogramme oriental, la nouvelle lettre est représentée par une
forme qui correspond, de façon schématique, à l'organe du plaisir féminin
: un triangle renversé, ou un grand U, coupés d'une petite barre.
Kabbaliste profane, Ody Saban a osé représenter ce que personne n'avait
jusqu'ici imaginé : une lettre nouvelle, chargée de la force magique de l'
amour. Ses aquarelles du KOUS ne sont pas seulement des oeuvres lumineuses
et tendres, mais aussi l'invention d'une nouvelle grammaire érotique.

Michael Löwy