Revue Création Franche N° 9 - Avril 1994

ODY SABAN,
Voyage au bout des mille et une nuits

Depuis vingt ans Ody Saban entrelace des figures érotiques. Et la liberté des rencontres multicolores jaillies de sa mémoire visionnaire témoigne d'une imagination fascinante. Tantôt barbare, parfois plutôt dentellière, sempiternellement la jeune femme dessine. Elle tatoue, le verbe est plus juste, tant ses arabesques agrippent le fond des papiers. Comme elles dévorent celui de sa pensée. Ainsi qu'une résille cloisonnant l'incandescence d'un regard amoureux, le labyrinthe graphique de Saban attire surtout les âmes funambules. Et les entraîne.
Jusqu'au bout des mille et une nuits. Turquie natale, mère juive, souvenirs d'Amérique, amour de Paris, chaque étape donne à Ody Saban une nouvelle raison de peindre. Liées au fil de l'encre reprisant l'image jusque dans ses moindres recoins, les figures conçues cheminent souplement. Curieuses nomades, invertébrées mais vibratoires, dont la généalogie tiendrait à la fois du battement de cœur et e la danse du bedaine. Loukhoums satellisés, elles tournent et s'agglutinent, préférant à l'attraction terrestre la légèreté des idées et l'aspiration du désir, la poussière d'étoiles et le sucre glace.
En camisoles arc-en-ciel et tutus pailletés, les monstres sabaniques sourient largement. C'est qu'ils maquillent ainsi leurs cris, dû à de permanents accouplements. Vitalité et fantaisie sont les deux mamelles de l'Espoir, hurle leur chœur béant. Autour de lui, un festival de chevelures, d'écailles, d'ongles, de cils, de flots, de branches et de plumes emmêlés frémit. Plus pleine qu'un œuf, chaque p age ainsi accomplie ne se soucie cependant absolument pas du Vide. Elle ne dialogue qu'avec l'Essentiel. L'Energie. Celle qui, comme Saint-Exupéry l'a fait dire à son Petit Prince, " est invisible pour les yeux ". Mais pas pour ceux d'Ody Saban.

Françoise Monnin