UTOPISTE

Née en 1953 à Istanbul ce carrefour religieux et linguistique où l'Orient gratte l'Occident avec un soupir ambigu, Ody Saban passe ses premières années dans un monde qu'elle a du mal à s'expliquer Ses parents sont Juifs séfarades; ils se disputent constamment et bruyamment. Alors, 1'enfant se réfugie seule dans le salon de sa mère, s'arroge les droits de la fantaisie, et transforme par magie une rangée de chaises en autobus. Quand elle a cinq ans, ses parents divorcent. Elle reste avec sa mère qui épouse un Musulman en secondes noces. Cet homme, Ody se voue d'amblée à 1'adorer et à l'admirer. Il s'agit d'un taciturne qui fait sa carrière dans la restauration de porcelaines et de verres peints.Dans ses moments libres, il est aussi musicien. La mère est désormais heureuse; couturière, elle collectionne les vieilles broderies anatoliennes et fabrique des assemblages de tissus.  Ody apprend à apprécier la paix et la beauté, et saisit le rapport entre la création d'art et la tendresse. Dans une lettre, elle écrit:" J'ai vu de Jolies choses dans mon enfance. Tout un monde d'images envie, corps à corps, affectivement. Ce n'est pas comme dans un livre ou au musée ou à l'école". Le dimanche, son père l'emmène en de longues balades à travers le dédale de la ville. Elle se souvient qu'ils s'aventuraient parfois dans des maisons en construction où elle a senti la poésie de demeures sans murs et de sites vides et défendus.

Malgré les rencontres avec ses amis et les aventures de la rue, cette enfance se place surtout sous le signe de l'introspection et de la rêverie. Ody imagine mille jeux secrets avec des objets quotidiens nimbés de mystère. Dès l'âge de douze ans, elle rédige des poèmes d'amour clandestins adressés à un homme inconnu qu'elle voyait à sa fenêtre a l'autre bout de la rue, "sans le connaître ni même l'avoir vu sauf sa silhouette qui me regardait aussi, les nuits, quand mes parents dormaient" Son éducation se poursuit dans un couvent, chez les sœurs italiennes, mais elle prend vite en horreur la religion et s'offense des dictatures qu'on lui impose. Elle découvre le plaisir de la lecture interdite, se cachant au lit pour se délecter de douzaines de petits romans érotiques avec leurs histoires de sérail.  Elle se souvient d'avoir longtemps soutenu une distance affective entre elle et les autres, et surtout les hommes.  Mentalement, elle opte pour une vie antérieure élective, se transportant à Catal Huyuk haut lieu de la société " matriarcale " de 1'Anatolie préhistorique.

L'équilibre de son adolescence est interrompu par la mort de son père naturel, suivie bientôt par celle de son beau-père. A seize ans, elle suit son amoureux en Palestine et en Israël. Elle travaille pendant quelque temps dans un kibboutz.  Pour nourrir sa solitude et son ascèse elle se tourne vers la poésie, le dessin, la sculpture.  Elle s'enthousiasme pour les écrits d Arno Stern, dont elle retient l'idée que la création d'art vient de soi et ne saurait être le résultat d'un apprentissage systématique. Ceci suffit à la détourner d'une carrière dans l'enseignement.

En 1977, à vingt-quatre ans, elle mise son destin sur un lieu électif et s'installe à Paris, habitant une chambre de bonne à Belleville et gagnant sa vie comme femme de ménage. Mais, peu après, durant un bref séjour d'été en Turquie, elle est victime d'un grave accident de voiture ; criblée de morceaux de verre, elle se fait opérer par un chirurgien qui ne se soucie pas d'anesthésie. Abattue, perturbée, désespérée, pendant des mois elle doit se traîner le long d'un dur et pénible '>chemin vers la santé et la joie de vivre. Le dessin et l'aquarelle lui offrent alors une thérapie et une voie d'expression l'aidant à renouer avec l'existence. Mais l'art n'est pas un chemin moins difficile.

Le récit de sa vie continue par épisodes saccadés. En 1980, elle habite plusieurs mois à New York avec un photographe français, qu'elle épouse  dès leur retour à Paris, un an après. Leur fille, qu'elle nomme Eden, fera l'objet d'une grande passion maternelle. Fière de son indépendance, Ody organise des mouvements de femmes artistes autodidactes. Dans une ancienne usine de matériel de guerre devenue un foyer d'artistes et de clochards, elle bricole une chambre avec des matériaux de fortune et continue à créer.

Bien que, à l'heure actuelle, Ody Saban vive une vie régulière dans un appartement parfaitement normal dans une rue parisienne comme tant d'autres, il va sans dire que son monde créatif sort du commun. Comme dans son enfance, il s'agit d'un domaine visionnaire qui tend à renier l'espace de tous les jours. Gerard Sendrey observe que "la peinture d'Ody Saban est un acte guerrier", comme si son art représentait une revanche sur un vécu douloureux et malsain. Et pourtant, tout en incorporant les cicatrices de son passé, ses images dévoilent et renforcent une nouvelle perspective sur la vie, positive et en quelque sorte transcendantale. Les explosions d'énergie libidinale qui nous frappent tellement dans son oeuvre sont donc le fait d'un processus de conversion fondamentale, qui transmue et revalorise les phénomènes réels. Sans doute que l'ivresse est i'instance majeure qui règne sur ces territoires d'extase sur lesquels plane la main de l'artiste, faisant mouvoir sa plume volante telle une baguette magique. Têtue et pénétrante, sa ligne impulsive jaillit inlassablement, suscitant des méandres fascinants, des nœuds explosifs, des recoins ténébreux où naissent de séduisantes chimères. Le flux quasi automatique qu'elle engendre fait penser a un ruisseau chaud d'où se dégageraient des sanglots de sirènes. D'agiles corps transparents y tournaient, s`entrelaçant, les jambes et les bras accrochés, jouissant d'orgasmes frémissants qui 1'emportent définitivement sur l'angoisse Voici la chanson d'amour toujours recommencée, voici 1'orgie annulant toute trace de honte. Partout, les lèvres et les sexes gonflés s'immiscent dans des proliférations à la fois tactiles et métaphoriques d'où poussent des fleurs, des fruits des filaments fertiles. Tout vibre et se fait écho. Tout se conjugue: murmure, miasme, mélange, menace, merveille, métamorphose.  Et de temps à autre se profile un majestueux phallus, ailé comme à l'antique. Certes, l'érotique d'Ody Saban s'impose telle une déclaration d'indépendance et de paix universelle. Surtout son expression est sévère comme 1'a si bien vu Françoise Monnin, au fond il ne s'agit pas tant de dessin que d'une sorte de travail de tatouage féroce et passionné, où l'encre mord 1'épiderme du papier et se fait absorber dans un long baiser sombre. Sibylle intermédiaire entre 1'Asie et 1'Europe, magicienne dont un commencement de discrétion d'age mûr ne cache pas une ardeur toujours vivace, Ody Saban lutte dans son oeuvre comme dans sa vie pour se défaire des conventions et des inhibitions, s'acharnant contre une civilisation qui aimerait noyer toute étincelle de spontanéité. "Rien n'écrase la vérité du souffle de soi dans une oeuvre authentique", est l'un de ses mots d'ordre. Son art est un art de combat dans le sens que l'hyperbole sexuelle propose la nation d'un amour sublime et anarchique, qui, un jour, pourrait conquérir le monde. Cette perspective utopique, teintée d'occultisme n'est pas si loin d'ailleurs de celle d'un Nerval, d'un Charles Fourier, d'un Octavio Paz .

Roger Cardinal, Août 2000

DEPLIANT DU MUSEE ART DIFFERENCIE LIEGE 2000