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CONVERSATION SECRETE
SUR ART CLOCHE
EN 1984

par Ody Saban

J'ai un ami collectionneur de tableaux, un passionné; il s'appelle Eric Monti. On marchait dans la rue ensemble, sur le pont du Bosphore entre l'Europe et l'Asie, quand il me raconta sa rencontre avec le collectionneur Fournier.
- En ce moment, tu sais, il faut acheter tout ce que tu trouves, ne pas garder ton argent dans ta poche, me dit-il. C'est pour acheter également que Fournier est venu me voir à mon bureau, il y a maintenant cinq ans. C'était pareil qu'aujourd'hui, au niveau de l'économie. Il m'avait dit :
- Je veux t'acheter ce tableau, le tableau qui ne vaut rien, celui qui est complètement déchiqueté, déchiré, compliqué, ciselé, coupé, où tout sort du cadre et dont le beau cadre est monstrueusement colorié par dessus, complètement laid et insupportablement que ce n'est plus un tableau.
- Tu donnes combien, lui avais-je demandé?
Alors il me répondit qu'il venait de vendre Morellet et d'acheter du Saura, du César, du Warhol.
Donc, après tout cet achat, il ne lui restait que deux cents francs pour ses derniers achats.
Deux cents francs un tableau? On pouvait acheter à peine deux tubes de couleur à ce moment-là.
Si je lui disais non, le mec partirait et puis trouverait forcément d'autres tableaux chez d'autres collectionneurs. Alors je lui ai montré d'autres tableaux que je possédais, qui sont violents. Il regarda, pensa, les tourna et je lui montrais aussi des petits tableaux bien gentils. Il me dit qu'il voulait absolument un grand tableau, toujours celui qui était déchiqueté, enragé, et puis encore deux autres tableaux, l'un avec la Jaconde photocopiée, l'autre avec le cadavre du rat. Il voulait tout ça à un prix maudit de deux cents francs et moi, dans tout cela, avec le prix d'achat des oeuvres, les loyers, l'électricité, publicité, téléphone, impôts, comment j'allais m'en sortir ? En plus, pour se montrer gentil à l'acheteur, il fallait l'inviter à déjeuner et l'heure était proche. Donc, je l'invitai à déjeuner. J'oubliais déjà le prix qu'il voulait donner aux trois tableaux, parce que ça me plaisait qu'il les aime et qu'il fasse confiance à mon goùt de découvrir des artistes géniaux.
A table, j'essayais de lui enlever l'idée de les acheter, je ne pouvais pas les lui laisser à ce prix ridicule.
- Regarde, lui disais-je, ce tableau déchiqueté est une très mauvaise création parce que d'abord l'artiste est une femme, en plus cette femme est assez jeune, tu ne peux pas connaître son sort, demain elle trouvera un mec riche et adieu l'art de créer des oeuvres, laisse tomber. Le métier de la création pour une femme est de créer des enfants, c'est son meilleur travail et puis encore le pire, elle est Turque.
Aucun pays ne voudrait la lancer au niveau national en première place ni en deuxième. Elle restera dans l'ombre. L'art de l'Europe est à la base latin et grec. Son prix ne monterait jamais. Et puis, tu vois, c'est sale, c'est de la merde.
- Alors, pourquoi tu l'as toi, me demanda-t-il ?
- Oh, c'est une faiblesse et puis c'était pour lui faire plaisir. Elle vivait dans une telle misère, même pas d'atelier correct, elle squattait. Tiens, sur l'oeuvre il peut y avoir des germes, tu sais, le squat, ça pisse, ça chie et puis hop, d'un coup le squat est illégal, un jour tu peux rencontrer ton artiste dedans, derrière les barreaux. Je te le dis, tu auras des ennuis, si tu entres dans ce circuit-là.
- Et les toiles avec les rats ?
- Oh, c'est pire encore, il utilise des vrais rats. Pour que ça ne pue pas trop, cet artiste passe dessus du plâtre, ça fait tout blanc, tout neuf, propre. Alors, c'est une histoire de malheur, ça n'apporte que du malheur ces choses-là.
- Oh, écoute, me dit-il finalement. Je les achète tous les deux pour cent francs, tu es d'accord ? En plus tu me fais cadeau de l'autre, celle avec la Jaconde et son bébé, et celle avec la chemise plàtrée dans l'armoire et puis aussi cette petite sculpture-là, le petit bonhomme en bois et tout ceci va faire l'affaire.
- Mais toutes celles-là sont déjà vendues, lui dis-je.
- Ah bon, pourquoi ne me l'as-tu pas dit dès le début ? Dis-moi le secret, qui les a achetées ?
- C'est le musée Georges Pompidou et c'est un don, ces oeuvres sont de passage ici.
- Et comment veux-tu que ces artistes ne vivent pas dans la misère, s'ils font des dons aux musées, alors qu'ils sont dans la misère? me demandait-il.
- Et bien, leur prix va augmenter une fois que le musée va les montrer.
- Tout de même, c'est scandaleux. Je veux bien acheter ces oeuvres, moi, avant le musée. Allez, je le les fais à deux cents francs.
- Oh, tu fais le marchand de tapis maintenant ?
- Et toi, qu'est-ce que tu es, tu n'es pas un autre marchand ?
- Ecoute, je te dis que tu as mauvais goût. Ces tableaux, si tu voyais la gueule de ces artistes, tu les fuirais comme la peste. Ce sont des oeuvres nerveuses. Elles sont sales et puis cette artiste-là, la femme, c'est une sorcière, elle dit s'appeller "les seins de l'enfer ". Tu t'imagines amener cette oeuvre chez toi ? La, nuit elle sonnerait à ta porte, saoûle, te réclamerait son oeuvre, c'est une égocentrique et puis elle t'enverrait des mecs pour te donner des coups de poings. Elle a un couteau dans sa poche, c'est sa manie, elle est catastrophique. C'est de la violence qu'elle a, et tout ce groupe c'est pareil, ils ne sont pas subtils, ils viennent de la rue.
- Bon, tu me proposes seulement de voir ces oeuvres au musée alors ? Je te donne cent mille francs et on finit la blague ici, me dit-il.
Tu vois, me dit Eric Monti, il faut tout vendre, tout acheter, tout le temps. Alors écoute, l’histoire ne se termine pas comme ça. Ces oeuvres qui clochent, il y en a aujourd'hui à Georges Pompidou et leur prix a augmenté de cent pour cent. Mon copain le collectionrieur revient souvent à mon bureau et il est heureux d'avoir acheté il y a cinq ans les tableaux qui clochent.
Excellent, non ? Pour nous! Et bien, non, regarde : pour le malheur dont j'avais parlé, je n'avais pas eu tort. Il y a des choses étonnantes qui se passent maintenant. Les spectateurs qui regardent ces oeuvres qui se trouvent aujourd'hui dans plusieurs musées à Paris et bien, ces spectateurs tombent malades et ça dure des jours et des jours. Les touristes allemands, anglais, américains, japonais lisent déjà dans leur guide touristique sur Paris, qu'il ne faut surtout pas contempler ces oeuvres qui clochent et qui sont couvertes de germes, elles développent une métamorphose biocarbonique psychique labyrinthique et ça touche à la mémoire et ça rend les gens malheureux, très très malheureux pendant des semaines. Pourtant, dans les musées on les garde encore, parce qu'elles sont magiques. Après, le mal du malheur, elle guérit toute seule et après on est si heureux dans la vie qu'on ne sait même pas comment c'est arrivé.
Etrange, non? Je crois que le secret c'est que ces oeuvres sont trop brutes, dures à digérer. Bon, je vais te laisser, mais avant qu'on se quitte, dis donc, n'aimerais-tu pas en voir une dizaine de ces oeuvres?
- Non, merci, dis-je à mon ami en vitesse et sans prendre le temps de lui serrer la main, je me retournais et me mis à fuir. On était presque devant la porte du musée Georges Pompidou.

Ody Saban.