Mon expérience de femme dans les squats


Salut aux squatteuses et aux squatteurs qui ne baissent pas la tête. Salut au peuple des squats en lutte.
Pour ceux qui ne me connaissent pas, je m'appelle Ody. Ody Saban. J'ai commencé à squatter en 83 au premier squat artistique Art Cloche 1 dans un ancien dépôt de bombes. On a été expulsé en 86 et j'ai trouvé et ouvert le squat Art Cloche 2, rue d'Oran, ancien garage Citroën. 5000 mètres carrés,  entièrement vides sous verrière. J'ai vécu dans d'autres squats. J'ai participé à des dizaines de festivals de squats à Paris et en Europe, notamment à la contre-Biennale de Venise,  au festival des squats d'Amsterdam, de Bologne, de l'île de Bréhat. Aujourd'hui,  j'ai une place à Alternation. Je salue Mohamed.
Je vais parler de mon expérience de squatteuse, et je dédie ce message aux femmes qui sont mortes, de mort dramatique dans les squats.
Les vrais squatteurs sont des gens curieux pour ceux qui ne les connaissent pas, très violents, mais aussi très respectueux. Les deux premières années de Cloche Art et d'Art Cloche, il y n'avait que des mecs comme dans les casernes, comme dans les monastères orthodoxes. Les petites copines venaient rendre visite comme dans les casernes et comme dans les monastères orthodoxes. On collait des femmes sur les photos- montages qu'on faisait circuler dans les médias. Puis lors des festivals, des femmes étaient invitées pour venir accrocher des oeuvres. Il y avait aussi des étudiantes des Beaux Arts qui étaient autorisées à venir de temps en temps presque en touristes. Merci beaucoup pour ce rôle de figuration attribué aux femmes.
Quand je suis arrivée pour squatter avec ma fille Eden, j'étais un animal bizarre, la première  femme squatteuse qui créait tous les jours sur place et ça allait être pour longtemps. Dès le premier jour,  j'ai cassé la figure à un grand mec parce qu'il détruisait une très belle oeuvre. C'était une oeuvre de Mériadeg qui avait 18 ans à l'époque et qui squatte encore aujourd'hui, et qui ouvre encore des squats aujourd'hui. Il fait des oeuvres avec du feu, et il organise des cérémonies extrêmement fortes. Je salut Mériadeg. On aurait pu essayer de me mettre dehors. Il y a juste un pauvre bonhomme qui m'a menacé sérieusement avec un couteau. J'ai reçu quelques coups de cinq autres mecs,  mais on a fini par me laisser en paix. Pourtant je n'étais pas si forte que ça, puisque j'avais ma fille à côté de moi. On ne m'a pas mise dehors. On m'a respectée. J'ai malheureusement encore dû casser la figure à d'autres hommes extérieurs au squat, par exemple à un dealer d'héroïne, puis à un homme qui venait attaquer une copine avec une chaîne d'acier.
J'étais une guerrière, j'étais Lilith. Pour qu'on ne me vole pas les matériaux je faisais des oeuvres violentes, dangereuses, hérissés de grands clous rouillés, des lames de rasoirs, des lames de verres en pointes avec parfois des pièges. Ou alors, des oeuvres tellement légères, tellement immatérielles en papier mousseline transparent dont personne n'avait intérêt à récupérer la matière, et je les accrochais au plafond.
Après l'expulsion par la police d'Art Cloche 1, rue d'Arcueil, il y avait une atmosphère pleine de deuil, mais très vite il y a eu l'ancien garage Citroën, rue d'Oran dans la Goutte d'Or. On appelle ça, rue d'Oran, ville algérienne,  en souvenir des Maghrébins qui ont serré des boulons à la chaîne pour les voitures des autres. Quand j'ai trouvé, puis ouvert cet Art Cloche 2 , rue d'Oran, cinq mille mètres carrés, très lumineux à cause de la verrière, mon statut a un peu changé, et j'ai pu prendre le risque d'inviter quelques femmes. J'ai invité mon amie Yane, et j'ai accueilli Pilar, Cerise, Nanou et Brigitte qui étaient du quartier.
Yane organisait des chorégraphies où les danseurs et les danseuses se mouvaient dans des sexes de femmes immenses. Yane avait l'art d'occuper de très grandes espaces.
Pilar peignait des grands tableaux avec des vernis. C'était des couleurs profondes et chaudes et les formes étaient très belles, mais,  quand on s'approchait, on remarquait que les belles prostituées qu'elle peignait avaient le regard mort. Et le corps lui-même semblait au début de la décomposition. Je salue Pilar.
Brigitte était d'une douceur inébranlable,  et tout ce qu'elle faisait était extrêmement doux,  presque impalpable, intouchable et beau. Je salue Brigitte.
Nanou est morte assez rapidement. Salut à la mémoire de Nanou.
Le squat Citroën a été le premier squat vraiment mixte. Le groupe des femmes était solidaire, et ainsi nous étions plus fortes. Ca a été une lutte de tous les jours contre les insultes, contre les discriminations, contre les violences. Mais je voudrais insister sur la capacité de respect presque incroyable des squatteurs aussi grande que leur violence. Quand je suis arrivée à Art Cloche 1, il y avait au premier étage sur 5000 mètres carrés,  de belles et grandes sculptures. C'était des girafes et des chameaux fantastiques, des mammouths, des humains plus grands que nature, tous masqués, habillés en nomades, avec des peaux d'animaux. Des manteaux de fourrure et encore beaucoup de tissus pour faire des chiens immenses, des chevaux étranges, etc. Le squatteur qui avait fait ça était parti, et il avait laissé la porte ouverte. Si quelqu'un revoit Pierre, je le pris de le saluer de ma part. Cette oeuvre est restée là pendant des années,  jusqu'à l'expulsion,  et pourtant,  en hiver dans un squat, on a froid. Et en plus, il y avait des gens du squat qui gagnaient leur vie en ramassant et en vendant des vieux tissus. Pas un manteau de fourrure n'a été volé. On peut difficilement imaginer cela dans beaucoup d'autres lieux que dans un squat artistique.
Au dernier étage d'Arcueil, le plafond était très haut. Il y avait quatre grandes fenêtres au plafond. J'ai entouré une fenêtre de papier blanc, et je l'ai cachée avec une pyramide, la pointe en bas frôlant le plancher. Elle était faite de cinq couches de papier mousseline très fin et transparent. J'avais dessiné chaque couche et peinte à l'aquarelle. La lumière entrait dans cette pyramide de trois mètres. Mais comme on ne voyait pas la fenêtre, la pyramide semblait produire la lumière par elle même. Cette oeuvre avait un sens évident. Le triangle à l'envers,  c'est un symbole féminin, et c'est aussi le symbole anarchiste de renversement de la hiérarchie. Et dans un squat,  il n'y a pas de hiérarchie instituée, pas de lois explicites. Rien d'idéal, mais c'est déjà mieux qu'une institution. Cette pyramide avec une lumière énigmatique ça peut représenter aussi les vrais squatteurs. Pas les parasites ni ceux dont le désir principal est grignoter ou de lécher du pouvoir. Les vrais squatteurs ont une lumière, une force intérieure énigmatiques. Celles là ne viennent pas du ciel, ni d'un nirvana, ni d'un dieu. C'est simplement un désir de liberté qui est différente pour chacun et pour chacune.
La vie des squatteurs avant des squats était très dur . Il y a beaucoup de gens dans cette salle que je connais,  qui sont des amis. Si je racontais leur vie en détail, on se demanderait comment la plupart ne sont pas morts. Mais je ne vais pas empiler les biographies. D'ailleurs je ne crois pas que mes amis le voudraient. C'est très délicat, et il y a des secrets très douloureux. Mais aussi des moments très lumineux. Les squatteuses arrivent souvent avec des expériences encore plus folles, des secrets encore plus cachés. Ca ne se voit pas. Presque toujours elles sont très belles à leur façon. Mais souvent on dirait qu'elles sont fragiles, timides. A propos de timide, je salue Sylvie, qui a beaucoup squatté, et a ouvert le squat qu'on appelait le squat des Timides. Sylvie est une voyageuse qui est arrivée jeune dans les squats à Paris. Puis elle est partie ailleurs. Elle en est arrivée à squatter en Afrique du Sud. Elle est revenue avec son air un peu timide, son regard lumineux et la lumière de sa caméra. Je salue Sylvie. Il faut quand même faire attention, la lumière des squatteuses et des squatteurs peut devenir de la foudre si on essaie de faire basculer la pyramide qui semble se tenir sur sa pointe. Les squatteuses et les squatteurs ouvrent des portes qui ne se laissent pas fermer longtemps.
Pour vous faire plaisir, je vais vous parler de moi. Moi je suis née dans le minuscule ghetto juif d'Istanbul. Entre sept à douze ans, je suis sortie du ghetto pour aller vers la culture musulmane. Ca a été une libération. Parce que la vie des musulmanes en Turquie n'est pas facile. La rue est dangereuse et souvent interdite. Mais dans le ghetto c'est pire. A seize ans, je suis partie sans argent et sans arrière avec mon amoureux en Israël. J'ai travaillé dans les kibboutzim. Tout en travaillant, j'ai accumulé un peu bêtement des diplômes. J'ai bossé pour avoir trois diplômes supérieurs et j'ai fais les Beaux-Arts à Paris. Ca n'a servi à rien heureusement.Ca n'a rien détruit. J'ai toujours créé comme je le voulais à plein temps. C'est l'art de vivre qui est essentiel. La poésie de vivre. Je me souviens des jeux de ballons que j'organisais en Israël quand je cueillais des oranges par 40° à l'ombre au mois d'août sur des échelles très hautes, parce que c'est parfois très haut, un oranger, et aussi des jeux de ballons avec des melons fleuris de petites fleurs jaunes; belles comme des fleurs de bananiers. Au squat aussi on joue beaucoup au ballon. Mais Israël était trop petit esprit dans l'art. A Paris, je suis partie sans argent. J'ai voyagé S.D.F, aux U.S.A, sur la côte est et sur la côte ouest. A New York, j'ai construit un immense cerf-volant entouré de masques sur le pont de Manhattan. J'ai été emprisonnée avec des femmes Salvadoriennes au Texas. Même en prison, je n'arrêtais pas de peindre. Un peu dégoûtée, je suis arrivée à Paris avec quatre toiles de deux mètres sur deux et enceinte d'Eden,  de mon mari Gilles qui est mort.
Paris aussi c'est tout petit. Au point de vue artistique, c'est quand même plus grand que New York, Los Angeles et Tokyo réunis. C'est pour ça que je suis là. Mais c'est quand même minuscule. On a envie de faire de la place. Ce n'est pas par hasard que le premier squat artistique connu était un dépôt de bombes.
A propos de bombes, je salue mon amour et compagnon Thomas qui est né dans une tribus de tsiganes et qui est un poète et un révolutionnaire et qui a squatté lui aussi dans d'autres pays.
C'est incroyable comme le monde est petit, comme la plupart des gens sont petits, comme leurs yeux sont petits… Ils vivent dans des boites faites pour les rendre encore plus petits,  et maintenant on a trouvé des boites encore et toujours plus petites pour vivre dedans. Alors, on appelle ça des postes de télévisions, ou des computers. On nous promet que bientôt on vivra là-dedans toute la sainte journée catholique romaine. Certains le font déjà. Je ne sais pas comment ils font l'amour là-dedans. On appelle ça le progrès. Un monde où chaque millimètre carré a l'obligation d'être utile sous peine de fatwa. Mais les atomes, eux, non plus,  ne vont pas au nirvana. Ils finissent par exploser. Moi, j'ai explosé. Je suis un réveil matin qui sonne sans arrêt. Je suis une surréaliste,  et je fais partie depuis 90 du mouvement surréaliste organisé. Je salut Marie Do, je salue Alena, Guy, Michel et Michael.
Pour ouvrir un squat, il faut à la fois faire comme on fait pour que tombe les murs d'une prison militaire, et en même temps comme on fait pour ouvrir une amande. L'ouverture d'un squat ressemble à une initiation dont les règles seraient à inventer par chacune et par chacun. Pour l'aspect technique,  lire les traités rédigés par Meriadeg. Je ne dis pas ça pour rire, parce que ce traité n'est pas seulement utile, il est aussi plein d'humour. Ouvrir un squat c'est ouvrir un immense espace-temps énigmatique. Il y a toujours des géométries involontairement belles,  des lumières étranges, des objets mystérieux,  des choses insaisissables et merveilleuses, des énigmes partout. Une autre vie passée une autre vie possible. Paradoxalement le risque permanent d'expulsion est un bien, un facteur dynamique. Ce risque enseigne à préférer la liberté à la propriété. L'espace du squat semble être en résonance avec des moments de la mémoire de chacun. On se retrouve spontanément à la recherche d'une mémoire imaginaire. Parfois, cela se retrouve dans les œuvres.
Beaucoup construisent des fétiches, des totems, des symboles. On dirait qu'on cherche à poser les bases d'une autre civilisation.
Encore ceci. Le squat est une lutte pas une victoire finale. C'est la vie entière qu'il faut ouvrir.

ODY SABAN , pour conférence-débat au Palais de Tokyo à Paris le 21 .9. 2002
Exposition"Affaires des Squats à Paris"