ARTENSION

N° 9, janvier, février 2003

EDITO

LILITH…

     Lilith, selon Ody Saban ( et sa lecture du talmud dans le texte), était la première compagne d’Adam. Femme libre, active et créatrice, elle fut très tôt remplacée par Eve, plus soumise, puisque directement sourie du corps d’Adam.

    Ce mythe de Lilith hante la vie et l’œuvre d’Ody Saban, artiste « guerrière amoureuse », à qui nous consacrons plusieurs pages dans ce présent numéro.

    Pour accompagner cette actuelle réincarnation de Lilith, il y a les textes de Michel Lequenne, Fabienne Dumont…, qui donnent des éléments de réflexions sur le sujet »être une femme et une artiste »…car de tous temps et sous tous les climats, cela n’a jamais été de soi…

    

ODY SABAN

Etreintes amoureuses

Par Pierre Souchot

PEINTURE

L’œuvre d’Ody Saban entretient un rapport fusionnel avec son sujet : la vie. C’est pourquoi, en ce moment où l’art entreprend de se réhumaniser, elle doit être présentée comme exemplaire. « Guerrière – amoureuse », elle capte à elle seule et met en forme toutes les passions, les amours, les révoltes du monde. Nourrie de toutes les cultures intensément vécues de l’intérieur, son œuvre est, comme le dit Michel Lequenne « une grande œuvre cosmologique, chargée d’utopie rassurante contre toutes les forces de mort ».

Enfance heureuse à Istanbul parmi les broderies et étoffes flamboyantes du salon de sa mère, couturière juive, parmi les

porcelaines et miniatures de son beau – père, restaurateur musulman.

Départ à 16 ans en Israël pour y suivre Simon, son premier amour. Séjour dans un kibboutz. Apprentissage de femme – soldat.

Rencontre avec des gens venus du monde entier. A 28 ans, nouveau départ pour New  York, la vie des squats, les mouvements underground, le séjour en prison. Le sublime y côtoie le sordide et elle y doit sa survie à sa solide pratique du close combat. Retour à Parus où elle initie un certain nombre de squats et devient un des                                                          éléments moteurs du mouvement Art – Cloche. Elle fraternise avec l’Art Brut et Singulier, côtoie les groupes de recherche Art et Psy, elle est inquiète et bouleversée par ce qui se passe en Israël et en Palestine. Une vie si pleine et d’une telle intensité dans son réel quotidien, qu’il fallait bien l’autre dimension de surréel, de la magie, de la poésie…pour la contenir lucidement et la vivre sans rien en perdre. « Ce qui m’échappe devient alors ce qui ne m’a pas échappé » dit – elle. Les trois textes d’Ody Saban publiés ici, sont extraits d’un entretien que nous avons eu avec elle en novembre 2002.

 
MA VIE VOYAGEUSE

 

 A ISTANBUL. Dans mon souvenir il y a d’abord le soleil et l’odeur maritime du Bosphore et des poissons sur les étalages du superbe vieux pont à étages de Galata. Dans mon quartier européen ,  Pera, quartier des intellectuels, du cinéma, des boutiques , mes écoles, l’atelier de mon beau père Galip Donmez, restaurateur de Topkapi et Dolmabahçe, des porcelaines , miniatures , tableaux, librairies, restaurants. Dans mon enfance, j’étais laissée seule longtemps dans le salon de ma mère. Je faisais converser les objets, mais dans la rue j’étais la seule petite fille à jouer au ballon avec les garçons. Puis je tendais des cordes où j’accrochais des revues. Je racontais une histoire, puis je faisais la quête auprès des passants. Mon père était devenu sourd et boiteux. Comme beaucoup des juifs, il avait été emmené au camp de travail pendant la guerre. Il m’amenait visiter tous les dimanches les terrains vagues et les ruines. Ma mère a divorcé et s’est remarié avec Galip, un musulman. Et ça a fait un énorme scandale bien au - delà de la famille. Mais pour moi tous les soirs,c’était alors la fête avec un petit orchestre improvisé de musique ottomane et musique classique turc (kanoune, oude, darbouka, chant ) et des récitations de poèmes traditionnels et ottomanes.

 

 

EN ISRAEL. J’étais amoureuse de Simon Telvi . Après 1968, à seize ans nous avons émigré presque sans argent vers Israël. J’y ai appris beaucoup de choses malgré une vie épuisante. J’ai étudié dans plusieurs écoles, j’ai souvent déménagé, j’ai travaillé dans des kibboutz et ailleurs, j’ai appris l’hébreux, j’ai enseigné. J’essayais de concilier tout cela avec ma vie avec Simon, qui faisait du théâtre et des études qui l’ont amené à devenir ingénieur. Il m’aidait aussi à raconter mes rêves. J’ai commencé à dessiner et à sculpté dès mon arrivée. Dans mes œuvres je n’essayais d’exprimer que mes sentiments profonds. C’était des dessins encore abstraits. Mais autour de moi il y avait aussi beaucoup d’espèces de serpents et de lézards, les fleurs de bananiers, les palmes, les sabras ( fruits de cactus ) et un grand jardin botanique. Je les dessinais beaucoup.

 

EN OCCIDENT. En 1977, a 24 ans, je suis partie pour les U.S.A., mais je suis surtout restée en escale en France. J’ai  inventé des animations et enseigné à l’Atelier des Enfants au tout début de Beaubourg. A partir de ce moment là, je me suis mise à créer sans arrêt, dans toutes les situations. J’ai participé jour et nuit au mouvement féministe. Au Texas j’ai rencontré des réfugiées Salvadoriennes en situation dangereuses. Je les ai dessinées. Elles étaient joyeuses, très enfantines, elles riaient pour un rien.

La première  année de la vie de ma fille  Eden, j’ai peints des grandes peintures féministes que j’avais commencé à New-York quand j’étais avec Gilles Perret, mon mari photographe de presse. De New-York, j’ai aussi rapporté une immense cerf - volant parsemé de masques que j’avais dessiné et  peint dans les rues , cafés, bars, restaurants et sur le pont de Manhattan. J’ai participé à la création et au développement du mouvement des squats artistique à Paris. En France, je me suis ruinée à acheter des livres sur les civilisations  et  les mythologies du monde entier, et  je me suis par ailleurs  payée des mythologies personnelles que j’ai transposées dans mes œuvres.

 

EN TERRE INCOGNITA. Depuis douze ans je vis une patient amoureuse avec Thomas Mordant, un poète. Je me suis aussi intéressée à l’art des fous et des médiums ( en particulier à Aloïse et Anna Zemankova ) et je participe au mouvement  surréaliste international. Je continue aussi  mon compagnonnage avec les milieux d’art brut français, américain…et je fais partie du groupe de travail « la langue maternelle » des psychanalystes du Nord de Paris.

 
MAGIE ET HALLUCINATION

 

 Pendant huit ans, je me suis prise pour une réincarnation de Lilith, qui est dans l’ancien testament la femme maudite par dieu misogyne et je voulais la venger et accomplir comme cela une belle œuvre. Aujourd’hui, après dix ans de psychanalyse, je crois toujours la même chose, car je sais qu’au – delà de la réalité, il existe, plus fort que la réalité, l’idée, l’image, le mythe, l’utopie. Mon art est un art magique, je suis une chaman, une voyante. Je suis en métamorphose continuelle. Je suis spontanément dans un univers d’imagination et d’hallucination. Je me transforme en fleur par exemple, je rentre dans sa peau et je regarde le monde à travers elle. Mais cela n’est pas un image, c’est une réalité.

 Evidemment que je ne vais pas m’arroser. Cela n’est pas une rêverie mais une situation que je vis complètement, et de laquelle je ne peux pas me détacher qu’avec une grande douleur.

 Je transforme les objets. Par exemple cette table que je vois a un œil, un cœur, une robe, des seins, des enfants sur elle, quelques sexes, elle chante en parlant aux coquelicots qui pendent de ses oreilles pendant qu’elle caresse une autre table.

 Je fais un effort pour m’adopter à la vie pratique alors que pour la plupart des gens, c’est le contraire : ils sont enfermés dans cette vie pratique.

 Il me semble que chez moi, le rêve éveillé, l'imagination spontanée et l'hallucination semi-contrôlée se sont plutôt développés qu'atténués avec l'âge.

Je continue à pratiquer les jeux de mon enfance presque en permanence, mais plus intensément, et d’une manière visuelle et intériorisée.

Je transforme sans cesse le monde minéral et le monde vivant. Je prête des yeux et une bouche à  tout ce qui existe. Des rapports imaginaires s'établissent spontanément entre toutes choses.

Lorsque j'avais cinq ou six ans, la sanction des adultes pouvait survenir à tout moment, s'ils ouvraient la porte de mon monde fabuleux. Mais aujourd'hui, mes jeux ont remplacé le monde "raisonnable", plutôt qu'ils ne lui ont cédé la place.

Je vis donc dans un état d'hallucination permanente, qui pour bien d'autres signifierait la folie. Cela ne me pose que des problèmes secondaires au cours de mes journées. Je combine simplement ces hallucinations spontanées avec une vie indépendante et créatrice, sans rapport avec une vie d'aliénée ou d'enfant.

 

LA FEMINITE ET L’EROTISME

 

 Aucune autre n’a jamais délivré

avec autant de liberté la libido

féminine. Elle la dresse comme le

drapeau suprême d’un

féminisme qui puise aux

racines les plus profondes d’une

culture cosmopolite synthétisée.

                              Michel Lequenne

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      Depuis mes tous premiers début en peinture, je m’intéresse à l’expression de la féminité et de l’érotisme. J’exprime ainsi ce que je connais tout en me découvrant.

  

 J’ai longtemps approfondi l’expression de l’érotisme féminin dans des portraits des déesses que j’inventais ou dont j’empruntais le nom aux mythologies tout en faisant des interprétations personnelles. J’aime le slogan féministe « une femme sans homme c’est comme un poisson sans bicyclette »  parce que cela veut dire qu’une femme peut fort bien vivre sans homme et sans perdre sa féminité. Parce qu’également cette image du poisson uni à la bicyclette propose un défi intéressant autant pour l’homme que pour la femme.

  

Depuis que j’ai rencontré Thomas voici douze ans, j’ai désiré exprimer notre relation amoureuse et érotique qui ne faiblit pas avec le temps. Je me suis lancée dans une très abondante série de couple à l’orée de coït. J’ai évidemment changé nos visages et nos corps parce que je n’aime pas peindre de façon réaliste. J’ai montré des étreintes à la fois amoureuses et érotiques. Bizarrement ces représentations sont extrêmement rare dans l’art d’aujourd’hui. Comme je me suis toujours intéressé à l’art érotique contemporain, je sais de quoi je parle. Je dois avouer que j’ai fini par être un peu écœuré car j’ai surtout assisté à un défilé presque ininterrompu de fantasmes pervers. Au mieux, des œuvres dites érotiques décrivent des situations très malheureuses, désespérées ou angoissantes ; comme si le papillon, le piment aillé de l’amour, avait besoin d’être rehaussé de choses acerbes ou très amères, de circonstances non sexuelles qui dénaturent et humilient la tendresse et l’amour.

   

Cependant je suis bien loin de prétendre peindre des étreintes harmonieuses. L’harmonie comme performance ne m’intéresse pas. Je ne cherche pas à idéaliser la vie. Loin de là. C’est pourquoi mes couples ne sont pas parfaits ou trop « réussis ». Au contraire: ils sont maladroits comme tous les couples amoureux, ils sont trop fusionnels ou,  trop timides, ou trop décalés, ou trop distanciés. Je montre en général les moments fragiles qui précèdent ou qui suivent le coïte proprement dît. Je fais très attention à l’expression des mains, des yeux, des pieds, des baisers… Les sexes, je les représente symboliquement, beaucoup plus grand que nature. Certains personnes ( très symptomatiquement ce sont toujours des hommes ) ont été choqués ( jaloux peut-être ? ) par la taille de sexes masculins. Mais il ne s’agit évidemment pas et heureusement pour moi de pénis réel ou imaginaires. Ce sont des phallus, des symboles. Quant aux sexes des femmes, ils prennent tout autant de place dans le tableau. Ils ne sont pas réalistes non plus. Ils prennent souvent la forme de ruisseaux de fleurs, ou d’autres végétations mobiles.

                                                      

 Dans l’histoire de l’art, il manque des œuvres des femmes. C’est la femme et la féminité dans son ensemble, inconsciemment et consciemment  , qui m’intéressent.

 

 On sait que les hommes projettent leur propre sexualité sur les femmes : ils réinventent un féminin venant encore du masculin. Les femmes suivent et s’en accommodent. Elles pensent et adaptent leur propre sexualité en fonction du désir des hommes exprimé à travers les médias, les gravures de mode, les écritures érotiques ( le Musée de l’Erotisme à Paris notamment ), le fétichisme, la loi de la pénétration et de l’orgasme. Ce que je montre et exprime c’est bien entendu totalement autre chose.

 

Pour moi, la différence  féminine est originaire, elle n’est pas dérivée, ni dépendante de la différence masculin. Je pense que le féminin de l’homme n’est pas celui de la femme, parce qu’ils n’ont pas le même sexe, parce que socialement ils n’appréhendent pas de la même façon les circonstances de la vie.

 

 Dans mes œuvres, j’ai longtemps travaillée la jouissance infini de la femme, puis j’ai ajouté l’homme , le phallus ( le sexe en tant que symbolique et jouissance de ce symbolique ) qui se situe dans le fini bien précis. J’avais voulu donner une forme à la femme, de la forme abstraite à la forme émotionnelle, de la symbolique à la narration.

 

Je ne pense pas aux partouses, comme des gens peuvent imaginer, mais le même couple dans d’autres situations, comme dans une succession des scènes. Je mets l’union du couple en valeur, introduisant aussi dans les scènes d’autres personnes, qui sont, soit des enfants, soit les pères, mères, familles, amis. Ce que je vise c’est le croisement, l’amour, le féminisme, la psychanalyse, les différentes cultures… J’assemble, je synthétise, je tisse des liens.

 

 Mon œuvre doit être lue avec un nouvel oeil, une nouvelle vision, un regard autre qui reste dans un chemin d’expérimentation. Elle renferme toujours un « mais ». Il y a l’amour,  mais il y a l’érotisme. Il y a la douceur, mais il y a la violence. Il y a la  femme, mais, il y a l’homme. Il y a la famille, mais il y a le voyeurisme ou l’inceste. Il y a la jouissance, mais il y a la perversité .Il y une il y a une hétérosexualité mais il y a une homosexualité...Il y a l’humain dans sa dualité, dans sa quête d’équilibre, comme dans la kabbale, l’arbre de la connaissance. Mais  il n’y a surtout pas de mysticisme.

      

 Quand je remplie tout l’œuvre, comme c’est le cas surtout dans mes dessins et aquarelles, je veux sans doute exprimer le plein : celui de  l’ inconscient , du libido féminin, où il y a partout un signifiant, et que je laisse s’exprimer librement. Ce qui m’échappe devient alors  ce qui ne  m’a pas échappé. Le signifiant du sexe insulté, humilié, ou adoré à l’excès, dans tous les temps. Ce « trou noir » que l’homme, qui tuait les médecins - femmes au moyen âge, n’a jamais compris, ni politiquement, ni économiquement, ni philosophiquement, pendant des siècles. La vulve, ce sexe de femme, ce vide sans forme et sans définition, qu’est – ce que c’est ? Nous, toutes les femmes, nous le connaissons…Alors nous sommes capables de l’éclairer, de le nommer, de lui donner forme, de l’exprimer pleinement, d’en faire un espace bien défini, fini, précis et stable. 

 

C’est ce que je veux faire dans ma peinture, avec sa symbolique des vulves, avec des formes féminines claires, avec ce sexe dit pleinement, avec ses lèvres , son utérus, ses œufs, ses plaisirs multiples.

 

 

 

Sibylle intermédiaire entre

l’Asie et l’Europe (…) son

art est un art de combat dans

le sens que l’hyperbole

sexuelle propose la nation

d’un amour sublime et

anarchique, qui, un jour,

pourrait conquérir le monde.

                         Roger Cardinal