ODY SABAN, LA SIBYLLE ERRANTE

 

          A tous ceux qui enterrent avec jubilation le surréalisme dans les musées, et ne veulent plus voir au-delà que des épigones balbutiants en queue de comète noire, Ody Saban fait la nique : originale, ô combien ! et pourtant surréaliste à l'évidence la plus fulgurante, elle est preuve que le Surréalisme est immortel, et que ses pousses en mutation permanente n'ont pas fini de jaillir.

          Mais pour être Ody Saban, il fallait d'abord naître au bon endroit. C'est ce qu'elle a fait, et ce fut son premier acte surréaliste. Elle est née sur cette proue de l'Asie Mineure tendue vers l'Europe où Çatal Hüyük fut édifiée 6500 ans avant notre ère, et où les plus hautes civilisations - Hittites chassant les Hourrites, Lydiens se heurtant aux Mèdes...— sont venues tour à tour, telles les vagues à l'assaut patient des falaises, superposer leurs mythes, leurs rites et leurs croyances, leurs génies, leurs folies, leurs rêves, leurs passions — violence et miel —, leurs aspirations démesurées en même temps que leurs méditations sages, superposées et enchevêtrées sans se fondre, là où mille cités demeurent enfouies, déléguant leurs fantômes en attente des chercheurs de trésor à la gorge sèche. Elle est née là et, à travers les dernières strates de ses origines juive et musulmane, non superficielles  mais transcendées, tous les passés sont venus l'habiter.

          Lourde charge ! D'autres y ont vu - y voient — exploser leur crâne sous tant de contradictions tumultueuses ! Ody en a fait sa vie, son art ; elle en a dompté les démons comme autant de fauves. C'est qu'elle a découvert le point d'unité de la violence des passions comme celle des éléments qui les portent : air, terre, eau et feu.

          Ce n'est là qu'un élément du secret de belle barbarie avec lequel elle s'est exportée en notre citadin finisterre gris, non comme émigrée mais comme conquérante.

          Défi ! Elle arrive, opposé absolu de l'ordonné, du poli rectiligne, du glacé de la civilisation du dieu Fric. Elle est l'étrangère au monde des produits manufacturés.  En fait, elle se présente devant l'homo mécanicus en tant que sphinge, et lui présente la nouvelle énigme. Le vieil homme grimmé en "éternel jeune" n'est pas un nouvel Œdipe. Il est incapable de trouver le mot et devra se précipiter dans l'abîme.  Et c'est tout notre avenir qui se joue là.

          Mouvante est l'interrogation d'Ody. Mais infiniment recomposée en toutes ses toiles, ce sont masques et rites différents pour un message unique, de même que la Grande Déesse dont elle est la prêtresse a pu s'appeler Ishtar, déesse du matin et du soir, Astarté ou Atargatis, déesses de la fécondité, Mylitta, la Vénus assyrienne, Ourania la sémite, voire Aphrodite Byblienne, dont Plutarque dit qu'elle est Isis et Osiris, la  même qu'Isis-Hathor. Une de ces toiles d'Ody n'est-elle pas titrée: "Syncrétisme d'Isis dans Lilith" ? Une autre : "Lingâm entre les colonnes" ? La boucle est bouclée des Maîtresses du Désir, capable d'unir en elle les deux sexes en tant que Grande Déesse génératrice de toutes choses, personnification  des  forces reproductives de la nature et,   comme Aphrodite, de la puissance fertilisatrice de l'eau.

          Pour nous, n'est-ce pas la clef ? Pas une œuvre d'Ody qui, en quelque manière, n'unisse et ne fonde les règnes : minéral, végétal, animal et humain. Ses rouges sont de sang, donc vie, comme le bleu et le vert qui sont eaux et arborescences. En revanche les ennemis de la Déesse, ceux qui tuèrent son amant Adonis, le soleil brûlant, le cruel hiver et le vent du désert sont absent de ses œuvres.

          Toutes les formes vivantes aussi s'y combinent comme en des premiers temps mythiques, où  les espèces hésitaient encore à se différencier, avec une prédominance de l'essentiel et de l'universel que sont  les yeux et les sexes. Et comme cette jeune vie triomphante de commencement des âges, tout l'espace de son cosmos humain est envahi, les toiles saturées de formes et de couleurs, ne laissant nulle échappatoire aux regards et aux pensées fugaces.

          Un mot résume ce qui domine cette œuvre : le Sacré ! Celui de l'Eros primordial, dans son exubérante ivresse de défi à Thanatos.

          Peut-on dire davantage que c'est là une peinture qui s'oppose à notre temps de décomposition et de mort, avec une insolence et une innocence tranquilles, et qu'il fallait une femme, pythie et sibylle, pour poser parmi nous cette pierre d'achoppement merveilleuse.

Michel Lequenne