JOUISSANCE DE LA LETTRE FÉMININE
(Lettre ouverte aux alphabets)

Cette histoire commence au coeur d’une longue nuit par la lecture d’un conte qui met en scène le célèbre conteur Baal Shem Tov et d’un rêve que j’ai fait à propos de cette lecture.

Né juif et orphelin en 1698 en Pologne, personnage de légende et hérétique du mouvement  hérétique hassidim, Baal Shem Tov sublimait dans ses actes et ses paroles les aspirations des juifs mendiants et vagabonds.

C’était une époque de pogromes et particulièrement dévastateurs. Ce qui restait de la communauté juive de Pologne était plein de tristesse et de désespoir. Mais Baal Shem Tov était insensible au désespoir. Ses contes et ses paraboles étaient pleins de joie. Il était persuadé qu’en se changeant lui-même, l’Homme était assuré de changer le monde par la voie au rêve et de la poésie.

Un de ses contes dit qu’il se trouveen exil, prisonnier sur une île inconnue et lointaine avec pour seule compagnie un personnage qui fait figure à la fois de scrible et de disciple. Mais il n’a plus rien à dire ni à apprendre à personne. Il est accablé, abattu. Il ne se souvient même plus de son nom. Son scribe et disciple est dans la même situation. Tout a disparu: tout savoir, toute mémoire. Et Baal Shem Tov supplie son compagnon dont il ignore tout de lui dire qui ils sont et pourquoi ils sont là, mais celui-ci éclate d’un rire sinistre et assure qu’il ne se rappelle que d’une seule chose. Si Baal Shem Tov le désire, il peut lui annoncer  l’alphabet comme un jeune écolier. «Nous sommes sauvés »s’écrie Baal Shem Tov, « c’est le plus beau jour de ma vie! » Péniblement, l’ancien scribe, l’ancien disciple se laisse aller au fond plus profond désespoir. A demi inconscient, il se met à chantonner le début de l’alphabet. Baal Shem Tov en extase lui demande de continuer. Peu à peu les deux fous commencent à jouer avec l’alphabet, et peu à peu, ils forment ensemble un langage nouveau et extraordinaire, noment ce qui leur semble digne d’intérêt, délaissant tout le reste. Et ainsi ils brisent toutes les chaînes et recréent le monde suivant leurs désirs.

Une nuit, dans un rêve, je me suis retrouvée, comme le conteur, exilée sur une île déserte, prisonnière de tout, ne me souvenant plus de rien. Et contrairement à Baal Shem Tov, j’étais totalement seule. Je ne me rappelais que de mon sexe de femme. Je me souvenais très vaguement de quelques lettres d’une langue qui n’était pas et de loin ma langue maternelle, puisque ma famille ne connaissait que le ladino et le turc (ainsi qu’un peu de français et d’italien).Mais je me suis mise à reconstruire un alphabet qui ressemblait me semblait-il à l’alphabet hébreux, celui de mes premiers écrits adultes. Loin d’éprouver l’extase de Baal Shem Tov, je fus prise soudain d’une grande angoisse. Dans l’alphabet que je récitais, je trébuchais sur une lettre absurde, ténébreuse et solitaire. Il s’agissait de la lettre « ZAYIN », ( )qui, prononcée en hébreux ou en arabe, signifie le sexe masculin (de même, qu’en français la lettre d prononcé désigne un dé à jouer ou à coudre). Soudain, je  connus moi aussi une merveilleuse extase et je me suis réveillée sans quitter cette extase. Je venais de songer, qu’une lettre infime manquait à mon alphabet stérile et désolé, mais que cette lettre, je pouvais l’inventer.

Originaire d’un pays musulman et de sa minorité juive, réformer d’une seule pensée l’hébreux et l’arabe m’enchantait.

J’ai calligraphié dans la brume la lettre que voici « » qui n’avait jamais rien signifié. Ensuite tout a coulé de source. J’ai donné un nom à mon signe:KOUS. Ce mot est arabe mais a été adopté par l’hébreux moderne. Dans les deux langues il signifie le sexe d’une femme, et fait l’objet des ricanements comme des pires injures. C’est ainsi que « nique ta mère » est issu de « koussemek ». Pourtant KOUS et ZAYIN se sont curieusement pris de passion l’un pour l’autre.

J’ai commencé à peindre dans la brume en noir et blanc, mais une toile est venue se poser en face de moi, des couleurs à mes côtés, des pinceaux sont venus se poser dans mes mains. Le « contenu manifeste » de ces tableaux est simple. Ainsi, dans l’un d’eux, à droite de la lettre KOUS, il y a un couple amoureux avec un bébé dans les bras de la femme. Sous la lettre KOUS, il y a la lettre LAMED(étudier), à sa droite la lettre SAMEH(joie).Le contenu manifeste du motif principal de ce tableau est à la fois écrit et peint et se laisse aisément déchiffrer: »Etudiez KOUS et jouissez en ».

KOUS est jusqu’à présent imprononçable. Où la placerions-nous dans les mots? Elle ne représente pas un son actuel, direct et utilisable. Mais elle a pris corps dans un alphabet. Elle coagule les mots d’amour, cris de révolte, chant poétique. Elle peut les réunir indissolublement.

Où mettre KOUS dans le monde littéral? Glissons la au hasard. De toute façon, elle est toujours différente d’elle même et change de place tout le temps comme Baal Shem Tov quand il recrée le monde.

Sans supprimer ZAYIN, unie à lui, elle fait tomber la tyrannie de l’ombre-fantasme de ZAYIN.

KOUS peut subvertir toutes les langues. Dans n’importe quel alphabet même idéographique, elle introduit le principe de l’indicible et de la  gratuité.

Maintenant avec tous ces pouvoirs, que cette lettre se débrouille. Mon rêve peut continuer.

 Ody Saban  

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